Le saumon atlantique n'attend pas
- Steph Monette

- 3 mai
- 4 min de lecture
Une rivière, un saumon et une question qui ne va plus.

J'avais planifié ces vacances depuis janvier. Les bottes, les cannes, les mouches soigneusement choisies. L'idée de voir mes jeunes ferrer leur premier saumon, voir leurs yeux s'allumer c'était ça, le vrai voyage. Mais cette année, quelque chose a changé dans ma tête. Parce que je sais maintenant combien il en reste dans nos rivières. Et ce chiffre-là, il s'est glissé entre moi et ma canne à pêche. Il m'a forcé à me poser une question que je n'avais jamais posée avant : est-ce que j'amène mes enfants pêcher le saumon, ou est-ce que je les amène voir ce qu'il en reste ?

La rivière Cascapédia. La Saint-Jean. La Bonaventure. Des noms qui faisaient rêver. Des rivières où des familles entières planifiaient leurs vacances un an à l'avance, où des guides passaient leur vie à lire l'eau, à connaître chaque pool, chaque rocher, chaque courant.
Aujourd'hui, certaines de ces rivières reçoivent moins de saumons en une saison entière qu'un bon matin de pêche en donnait il y a trente ans.
Ce n'est pas une impression. Ce n'est pas du catastrophisme. C'est ce que les comptages nous disent, saison après saison.

On comprend la tentation du grand argument.
Quand on parle de fermer une rivière, la réponse vient vite : « Le vrai problème, c'est en mer. Les chalutiers. Le Groenland. Le réchauffement. On ne peut rien changer à ça. »
C'est vrai. Et c'est faux en même temps.
Oui, un saumon passe la majorité de sa vie en mer. Oui, ce qui se passe dans le golfe, sur les aires de pâturage au large du Labrador et du Groenland, a un impact massif sur les populations. Personne ne le nie.
Mais voici ce qu'on nie trop souvent : un saumon qui revient dans la rivière Matapédia après deux ans en mer, qui a survécu aux filets, aux phoques, aux températures anormales et à la pénurie de capelan ce poisson-là, on peut décider de le laisser frayer. Ou on peut décider de le pêcher. C'est un choix. Un choix qu'on fait ici, pas au Groenland.

La remise à l'eau n'est pas une stratégie. C'est un pansement.
Prenons un exemple concret. Une rivière reçoit 60 saumons en juillet. La température de l'eau est à 22 degrés Celsius à la limite du stress thermique pour l'espèce. Un pêcheur ferre un saumon, combat dure huit minutes, remise à l'eau. Le poisson repart.
Mais ce poisson a maintenant une concentration de lactate dans le sang qui va mettre des heures à se résorber. Sa température corporelle a monté. Son système immunitaire est temporairement affaibli. Dans une eau à 22 degrés, les risques de mortalité différée dans les 24 à 48 heures suivantes sont réels et documentés scientifiquement.
Multipliez ça par 15 pêcheurs sur la même rivière, sur la même semaine. Sur 60 saumons.
La remise à l'eau, c'est mieux que de tuer le poisson. Mais dans ces conditions-là, prétendre que c'est suffisant, c'est se raconter une histoire.

Ce qui résiste, ce n'est pas la science. C'est l'argent et l'orgueil.
Une semaine de pêche au saumon dans un camp privé au Québec, ça coûte entre 3 000 $ et 10 000 $ par personne. Les pourvoiries, les zecs, les clubs : c'est une industrie de plusieurs dizaines de millions de dollars. Des emplois. Des communautés entières en région qui dépendent de ces revenus en juin, juillet, août.
Personne ne dit que c'est sans importance. Mais quand une rivière comme la Saint-Jean en Gaspésie tombe sous un seuil critique de géniteurs, continuer à vendre des droits de pêche parce que la fermeture ferait mal économiquement c'est choisir le revenu de cette saison contre la survie de la rivière pour les vingt prochaines années.
C'est un calcul à courte vue. Et tout le monde le sait.
Ce qu'on protège, dans ces moments-là, ce n'est pas le saumon. C'est le bilan de fin de saison. Le saumon n'a pas besoin de notre folklore. Il a besoin de nos frayères.
Il y a des rivières au Québec où les gestionnaires connaissent le nombre exact de saumons qui remontent parce qu'ils les comptent un par un au comptoir ou au sonar. Imaginez savoir qu'il reste 45 saumons dans votre rivière. 45. Et décider quand même d'ouvrir la pêche.

Ce n'est pas de la gestion. C'est de l'espoir magique.
Ce qu'il faut, c'est des seuils clairs, non négociables, inscrits dans les règlements : en dessous de X géniteurs par kilomètre de rivière, la pêche cesse. Automatiquement. Sans réunion de consultation. Sans pression des associations. Sans compromis politique de dernière minute.
Des seuils comme il en existe déjà ailleurs. En Norvège, en Écosse, en Irlande des pays qui ont failli perdre leurs populations de saumons et qui ont eu le courage de fermer des rivières entières pendant des années pour les laisser se rétablir.
Ça a fonctionné. Pas partout. Pas toujours. Mais ça a fonctionné assez pour que ces rivières existent encore aujourd'hui.
Il reste une question.
Dans vingt ans, il va rester des photos. Des vieilles vidéos sur YouTube. Des récits de pêche dans des magazines jaunis. Des grands-pères qui vont raconter à leurs petits-enfants comment c'était, la pêche au saumon sur la Matapédia ou la Grand Cascapédia.
Et ces petits-enfants vont poser la question que tous les enfants posent un jour : « Pourquoi vous n'avez pas agi quand il était encore temps ? »

Qu'est-ce qu'on va leur répondre ?
Qu'on avait des études en cours ? Que les associations n'étaient pas prêtes ? Que la saison économique était importante ? Que c'était compliqué ?
Ou qu'on a fermé des rivières, qu'on a renoncé à des revenus, qu'on a mis notre orgueil de côté et qu'aujourd'hui, il reste encore des saumons dans ces rivières-là ?

Le saumon ne lit pas nos rapports. Il remonte, ou il ne remonte pas. Et chaque été qu'on laisse passer sans agir vraiment, c'est peut-être le dernier été où on aurait encore pu changer quelque chose.




Vraiment déplorable le laisser allez de cette belle industrie qui est la peche et la chasse, a quand le gouvernement va se réveiller pour cette belle richesse monumentale ,bien décrit ce texte .
Triste réalité et on dirait que personne veut se mouillé au Gouvernement pour trouver une solution. Merci
Très bon texte. Triste constatation. Une façon d'apporter notre petit grain de sel, c'est de participer individuellement au programme de conservation du saumon Atlantique de la compagnie HOOKÉ.